L’image du verre à moitié plein, à moitié vide nous invite à développer la capacité à reconnaître le bon côté des choses dans chaque situation.

Nos habitudes culturelles nous conditionnent à voir ce qui ne va pas chez l’autre, éventuellement chez soi, et de rester focalisé sur ce qui fait défaut : nous critiquons, nous nous plaignons, nous sommes tristes, mécontents, insatisfaits avec ce qui se passe.

L’exemple du verre à moitié plein n’est pas une tentative pour nier le côté malheureux, déplorable et tragique de ce que nous pouvons vivre, mais un encouragement à regarder un peu plus loin pour être capable de voir aussi le côté positif, favorable de toutes situations.

L’autre jour, j’ai fait tomber des rondins de bois d’une hauteur de 3 mètres environ en vue de les rassembler et les ranger – ils constituaient les chutes d’un chêne vert qui avait été abattu. Un seul de ces morceaux a suffi pour tomber sur une pile de tuiles qui étaient là posées au sol depuis plus d’un an. Quand je suis redescendu pour constater les dégâts, j’ai d’abord pensé : « comme c’est dommage ! ». Puis, j’ai vu que sur les 2 piles de tuiles, une seule avait été touchée. J’ai retiré une à une les 7 ou 8 tuiles endommagées pour constater qu’elles étaient toutes brisées, à l’exception de la dernière de la pile qui se trouvait donc tout en dessous et qui était restée intacte. Avec cette seule tuile rescapée et la pile également sauvegardée juste à côté, j’ai alors pensé : « bon, ça va ; au moins, je n’ai pas tout cassé ! ». Et ça c’est la moitié pleine du verre, c’est le bon côté des choses.

 

Cet exemple nous ramène à la pratique de l’Effort Juste (padhana, en pali) enseignée par le Bouddha, et que l’on trouve incluse dans un de ses enseignements primordiaux et qui se réfère aux Quatre Grandes Nobles Vérités. L’Effort Juste constitue l’un des éléments du Noble Octuple Sentier (Atthangika-Magga) permettant de mettre fin à la souffrance, et se déroulant en quatre étapes :

1°Prévenir les états mentaux négatifs tels que la colère, le doute ou la peur, et, sur la base de notre attention vigilante, les maintenir dans un état passif, inopérant, dormant.

2°Une fois ces éléments perturbateurs déjà manifestés dans la sphère de notre conscience faute d’une attention suffisante au préalable, notre attitude consistera alors à les faire retourner à la base de notre conscience d’où ils se sont élevés, ce par une présence bienveillante, douce et patiente, mais ferme et déterminée de notre part. Nous observerons comme tout est impermanent, et donc sans substance réelle ou fondée : nous apprendrons à reconnaître comment apparaissent et disparaissent les pensées, les émotions, les phénomènes psycho-physiques en général, allant et venant d’instant en instant et sans cesse renouvelés par la production de notre propre conscience.

3°Inviter les états mentaux positifs, optimistes et porteurs de joie et de confiance à se manifester dans la sphère de notre conscience : prêter une attention renouvelée aux choses belles, que ce soient des rencontres, des paroles, un paysage, le souvenir d’une personne, d’une situation, ou mieux encore en réalisant comme il est merveilleux de se sentir vivant en cet instant !

4°Maintenir présents ces éléments porteurs de vie et d’enthousiasme qui sont déjà présents dans la sphère de notre conscience. Les nourrir, les enrichir, en prendre toute la mesure, en prendre pleinement conscience et les renforcer par le canal visuel, le canal auditif, olfactif, gustatif, tactile, ou encore par celui de la pensée, de l’imaginaire et du souvenir.

 

Les Quatre Nobles Vérités sont :

1°la vérité de la souffrance (Dukkha) inhérente à tous les phénomènes physiques et mentaux qui constituent la réalité que nous connaissons ; souffrance en tant que sources de désenchantement et d’insatisfaction du bonheur illusoire et aliénant qu’ils suscitent, ce de par leur caractère impermanent et changeant, et donc instable et insécurisant.

2°la vérité des causes de la souffrance qui sont essentiellement l’ignorance, elle-même génératrice de désir avide et d’attachement excessif au plaisir des sens, ainsi que l’aversion qui en résulte.

3°la vérité de la cessation de la souffrance, une fois les afflictions déracinées en leur cause que sont donc l’avidité, la colère ou la haine, et l’ignorance.

4°la vérité du chemin menant à la cessation de la souffrance, à savoir le Noble Octuple Sentier.

C’est dans cette quatrième approche que constitue le chemin menant à la libération de la souffrance mentale, que l’on trouve énuméré la pratique de l’Effort Juste.

 

Le Noble Octuple Sentier est :

1°la Vue Juste (sammā-ditthi en pali)

2°la Pensée Juste

3°la Parole Juste (sammā-vācā)

4°l’Action Juste (sammā-kammanta)

5°les Moyens d’Existence Justes (sammā-ājīva)

6°l’Effort Juste (sammā-viriya)

7°la Pleine Conscience Juste (sammā-sati)

8°la Concentration Juste (sammā-samadhi)

 

Ces huit pratiques justes expriment la « Voie du Milieu » dégagée par le Bouddha et plaçant à distance les extrêmes que sont la sensualité excessive (complaisance) et le renoncement excessif (austérité). C’est encore la mise en garde vis-à-vis des vues extrêmes que sont la croyance en la permanence du soi, de soi-même et du monde (éternalisme), et la croyance en l’annihilation, au néant de toute chose et de toute vie (nihilisme).

La complaisance, comme d’ailleurs la vue erronée en la permanence du monde et de soi-même, conduit à toujours plus d’égoïsme, d’intolérance, de désinvolture et d’irrespect, avec le sentiment de toute-puissance propre à l’orgueil.

L’austérité, quant à elle, comme d’ailleurs la vue erronée en l’annihilation des choses et des êtres, court le risque de mener à une profonde dépression, un immense découragement, une perte d’idéal, et aux tendances suicidaires qui en découlent.

 

Pour nous aider à développer un état d’esprit juste et équanime, on peut choisir de pratiquer la simple et pure reconnaissance de ce qui se passe dans la situation du moment, dénué de tout jugement, de tout parti pris et de toute réaction. Quoiqu’il arrive, notre premier réflexe peut être alors de pratiquer avec la formulation suivante : « c’est ce qui se passe ». Tout bonnement, tout simplement. Cette phrase va nous permettre de prendre du recul dans l’immédiat de la situation, et rendre ainsi plus accessible la reconnaissance de nos réactions mentales et émotionnelles face à ce qui arrive. C’est là un ‘geste’ essentiel face à la vie pour aussi garantir notre santé !

La difficulté pour nous tous est que nous sommes trop impliqués dans ce qui se passe autour de nous ; nous nous sentons concernés par ce qui touche nos proches, et nous manquons du recul souhaitable qui nous permettrait de relativiser les situations.

Etre impliqué et se sentir concerné est évidemment une très bonne chose, jusqu’à un certain point ! L’autre excès opposé est celui de l’indifférence, de l’individualisme extrême, de l’asociabilité. Tout est une question de mesure, de ‘juste’ mesure, de dosage équanime. « C’est ce qui se passe ». Cette phrase-clé peut nous ramener à la vision et à la compréhension que c’est l’univers en mouvement qui agit sous l’impulsion de causes et de conditions. C’est ainsi. A partir de là, on peut se poser la question de savoir ce que l’on doit faire et ce que l’on peut apprendre, quelles leçons tirer de ce que nous vivons. Ni plus, ni moins.

Il subsiste deux obstacles majeurs à notre aisance face aux situations de vie que nous rencontrons : d’une part, nous voudrions que tout se passe toujours bien, que rien de grave ou de fâcheux n’arrive jamais (vision édeniste) ; d’autre part, nous ramenons toujours tout à nous-même, comme s’il s’agissait systématiquement de soi (vision égocentrée). Dans le premier cas, nous souffrons de ce que la vie est impermanente, changeante et instable : à un bonheur suit un malheur, à un malheur suit un bonheur. Dans le second cas, nous sommes aveugles quant au fait que la vie est dénuée de sens propre et d’un soi indépendant : toute est en constante interaction, nous-même comme la personne la plus proche ou la plus éloignée dans notre vie. Cela fait appel à la loi de l’interdépendance qui régit l’univers dans lequel nous évoluons. Somme toute, le Bouddha nous encourage à voir les choses sous un angle impersonnel, détaché du plus grand nombre d’attachements possible, concerné certes mais non dramatiquement impliqué. Pas facile, n’est-ce pas ? Pourtant, dès lors, c’est la vie elle-même au quotidien qui devient tellement plus facile !